Petit topo sur Fiore

Les arts martiaux médiévaux italiens !

Petit topo sur Fiore

Messagepar pierre al le 29 Mars 2009, 22:37

Tiens, j'avais rien posté depuis longtemps, alors j'en profite pour mettre le petit topo sur Fiore que j'avais fait pour une présentation de mes recherches.
pierre al
 
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Re: Petit topo sur Fiore

Messagepar pierre al le 29 Mars 2009, 22:38

Le prologue du Pisani Dossi nous fournit les informations les plus nombreuses sur la naissance et les débuts de la vie de Fiore. Il y affirme en effet avoir étudié l'art de l’escrime pendant cinquante ans :

Che cinquanta anni in tal arte ostudiado
Chi inmen tempo piu sa elne bon mercado.

J’ai étudié cet art durant cinquante ans
Celui qui saura ce temps aura fait un bon marché


Même si nous gardons à l’esprit que la durée d’étude mentionée peut être un simple topos littéraire, nous pouvons quand même envisager que les cinquante années illustrent une durée plus ou moins exacte. L’œuvre donnant la date précise de 1409, nous pouvons placer sa date de naissance de manière assez précise. Cependant, cette donnée reste une approximation, puisque nous n’avons aucune idée sur l’age auquel Fiore commença son apprentissage. Tout ce que nous pouvons dire, si Fiore fait réellement partie de la noblesse guerrière de L’Italie médiévale, c’est que les jeunes enfants de cette société sont initiés au maniement des armes dès leurs dix ans. Le terme « primordio iuventutis » conforte notre approximation dans cette tranche d’âge. En tout cas, en 1409 Fiore pouvait avoir entre cinquante-cinq et soixante cinq ans, donc sa naissance pourrait être placée entre 1350 et 1355. Rien dans les sources ne nous permet de la placer avec précision en 1345 comme Francesco Novati l’a supposé.
Pour ce qui est de ses origines, nous devons faire très attention lors de la lecture des premiers mots des prologues en langue italienne, lorsque le maître d’armes se présente :

Fior Furlan de Civida d'Ostria che fo di misser Benedetto de la nobel casada deli Liberi da Premeryas de la dyocesi dello Patriarchado de Aquilegia...

Il est donc, selon ses propres propos, né à Cividale, et c’est ainsi qu’il est présenté dans les rares documents d’archives que nous avons : « Fiore de Cividale ». L’énumération longue et précise de lieux qui suit son nom est probablement destinée à préciser ses origines et donc à présenter le monde d’où il vient, probablement parce que la famille des Liberi de Premariacco n’est pas connue de tous, contrairement au diocèse du Patriarche d’Aquilée. Cette phrase peut aussi être vue comme une présentation étendue de ses origines, ce qui est un excellent moyen d’accès au monde fermé des condottieres.

Le patronyme "Liberi" nous pose par contre plus de problèmes. Plusieurs auteurs émettent l’idée que ce dernier est peut être issu d’une lignée initiées par des esclaves ou des serviteurs libérés. Ce point met en doute la noblesse sociale de Fiore, et nous pouvons alors légitimement nous demander comment il aurait alors pu enseigner à des seigneurs de haute noblesse comme ceux qui sont cités dans les prologues de ses ouvrages.
Son éducation martiale montre pourtant certains indices très importants pour ce qui est de sa position sociale. Par exemple, il connaît bien l’utilisation des techniques de lance d’arçon, ce qui prouve qu’il fait partie d’une famille noble (le seul groupe social qui ait une réelle utilité pratique d’un tel savoir) et non du patriciat urbain et marchand . On pourrait aussi imaginer que cette éducation lui est donnée grâce à des liens avec la milice équestre.
pierre al
 
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Re: Petit topo sur Fiore

Messagepar pierre al le 29 Mars 2009, 22:38

Le même Fiore nous précise :

…imprese le ditte chose da molti magistri todeschi e di molti italiani in piu province et in molti citadi cum grandissima fadiga e cum grandi spese. E per la gratia di Dio da tanti magistri e scolari et in corte di grandi signori, principi, duchi, marchesi, conti, chavallieri e schudieri…

Comme nous pouvons le lire ici, Fiore semble fréquenter depuis le début de son apprentissage les maîtres d’armes italiens et allemands, enseignants dont seuls les familles nobles pouvaient s’offrir les services. L’apprentissage réclame une attention certaines, ainsi que l’utilisation d’équipements coûteux. Fiore précise dans ses prologues que les connaissances martiales doivent rester secrètes. Cet élément est peut être un des piliers de sa formation, comme c’est d’ailleurs le cas dans le manuscrit de Hanko Döbringer.

Ces arguments, qui n’ont jamais vraiment été formulés, sont déjà suffisants pour ignorer la théorie du jeune homme aux origines humbles privilégiée par certains auteurs du début du XXème siècle. Sans imaginer un jeune noble de haut rang, on peut dire sans prendre trop de risques que Fiore faisait probablement partie de la petite noblesse italienne. Cependant, nous pouvons nous attacher au nom Liberi et étudier plus précisément ce qu'il en ressort. Il n’est pas nécessairement à mettre en rapport avec un passé de rebelle ou d’émancipation d’une condition d’esclave, mais plus à mon avis avec les groupes d’hommes libres, ou liberi homines, indépendants des institutions féodales, qui sont caractéristiques de la société du bas Moyen Age, surtout dans le monde urbain italien.

F. Novati a mis en relation la famille des Liberi avec la copie d’un diplôme conféré par l'Empereur Henri à Cristallo di Premariacco. Par cet acte, le souverain prenait cet homme sous sa protection et le rendait par la même occasion sujet de l’empereur . Il soustrayait ainsi ses biens, sa descendance et donc tout le patrimoine familial du pouvoir ducal, des comtes et de toute la noblesse locale.
Dans les papiers de la Collection Fontanini , on peut trouver quelques références aux Liberi et à d’autres groupes familiaux proches. Rien ne nous permet cependant de dire, comme l’a fait Novati, que Cristallo est l’aïeul de Benedetto, lui-même père de Fiore. Toutefois le document mérite une certaines attention, parce qu’il atteste la présence de privilèges particuliers accordés à des hommes de Premariacco, eux mêmes rattachés au nom Liberi, et sous entend fortement par ceci la présence d’une petite noblesse locale, peut être ancienne, à laquelle Fiore est lié. Nous ne devons pas oublier non plus dans nos réflexions que sont aussi traditionnellement appelés liberi les simples artisans, médecins, notaires et petits propriétaires.

Lorsque le maître frioulan décline son identité au début du livre, il ne limite pas à s’appeler Fiore furlan de Civida d'Ostria. Au XIVème siècle, c’était pourtant plus que suffisant pour l'identifier avec précision. Il n’aurait pas à rajouter che fo di misser Benedetto. Pour manifester sa noblesse à la nobel casada deli Liberi il indique pourtant sa provenance, Premariacco, comme pour pouvoir attester son authenticité et peut etre éviter par là même une confusion causée avec les génériques "liberi" roturiers.
pierre al
 
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Messagepar pierre al le 29 Mars 2009, 22:39

Maintenant, pour prendre la mesure des traces externes du personage, nous devons nous plonger dans les évènements troublés du Frioul de la fin du XIVème siècle.

A la mort du Marquis d’Este en 1381, le pape choisit le nouveau patriarche, Philippe d'Alençon. Le choix se révèle peu judicieux puisqu’il fut vite contesté par la ville d'Udine, qui refusait un Patriarche détenant aussi la charge de cardinal. À nos yeux aujourd'hui, on pourrait voir cette nomination comme un prétexte pour provoquer une guerre et réduire le prestige de la région.
Après l’année 1381 passée en négociations, les conseils urbains proposent de recourir à la médiation Papale tout en cherchant à impliquer Ludovic de Hongrie et le duc d’Autriche Leopold. Une épidémie de peste ne ralentit pas les négociations et à la fin de l’année, une réponse Papale confirme d'Alençon en lui donnant le droit de réagir contre les rebelles. A cette même époque, le patriarche établit ses premiers liens avec Francesco de Carrare, à qui il donne une forteresse. En 1383-1384 la famille des Carrare conquiert Trévise, accordant ainsi foi aux rumeurs sur une éventuelle volonté de domination sur la région.

Au mois d’août de la même année, un fonctionnaire anonyme de la ville d’Udine rédige l’acte suivant :

Lundi trois aout 1384.
Conseil d’Udine. Au maître de duel Fiore de Cividale a été accordée le droit de résidence selon les règles établies, et dont se porte garant le fidèle Sire Federico (???)


Ceci est le premier témoignage concret de la présence de Fiore au Frioul et fait état de son arrivée à Udine dont se porte garant un certain dominus Federicus.
Novati identifie Federicus comme étant un certain Savorgnan. Même si je considère cette hypothèse comme probable, mais non vérifiable de manière claire, il est probable qu’un homme se portant garant d’un combattant pour que ce dernier obtienne droit de résidence soit un homme influent. Or, à cette époque, Federico Savorgnan est capitaine de la ville d’Udine et l’un des principaux partisans de l’opposition aux décisions Papales. Son nom apparaît continuellement dans les délibérations de ces années troublées, et cette omniprésence laisse imaginer qu’il s’agit bien du dominus dont parle l’acte cité ici.
La présence de Fiore à Udine à ce moment est idéale pour un homme d'armes, il peut en effet mettre à profit son savoir martial et militaire, et donc préparer les hommes et la ville à la guerre longue qui est en train de se profiler.

La confirmation vient d'une délibération du conseil, qui confie à des personnes expérimentées la tâche d'examiner et de remettre en état toutes les arbalètes et toutes les armes possédées par la Commune et les fraternités laïques d'Udine. Ainsi on peut lire dans un document du 30 septembre 1383:

30 septembre 1383
Durant la réunion du conseil d’Udine a été débatu et déllibéré l’entretien des armes et des arbalètes. Et il est stipulé que le maître ballistère (le nom est manquant) de la commune de Pordenone et le maître Fiore de Cividale doivent examiner et remette en ordre toutes les armes existantes appartenant à la Commune et aux confréries.


Le document est suivi d’une série de mesures prises la veille pour se préparer aux évènements et à l’hostilité des factions adverses.
Les éléments que nous avons nous permettent donc de dessiner le portrait d’un homme d’armes complet et suffisemment compétent pour être appelé plusieurs fois à des postes importants, en temps de guerre.
Peu de jours après, le 7 octobre, Gemona est assiégée. En 1383 la victoire des troupes de Ciuidale permet d’obtenir une avancée dans les négociations. Les pouvoirs urbains cherchent alors à terminer la guerre en achetant des capitaines comme Rizzardo da Brescia et Bernardo da Capodistria qui rentrent à Udine en février 1384. Ils sont envoyés à un certain Rizzardo di Valvasone pour traiter. En même temps sont rassemblées et formées des milices. Le même mois, une délibération décide de la vente des biens confisqués aux rebelles. Cette vente permet de financer les coûts des compagnies de mercenaires (peut-être celle des Barbiano) . Le document parle également d’une demande d’aide à Venise.
On peut ainsi trouver une demande qui stipule d’aller à la rencontre et d’engager d’autres compagnies d’hommes d’armes. Fiore et un certain Domenico Parussini sont chargés de ce travail, contre une solde de dix ducats:

…envoyé comme ambassadeur pour demander aide et assistance aux compagnies d'armes, et à raison de deux (marches) pour la location de deux chevaux, et de dix ducats aux maîtres Fiore et Domenico Parussini envoyés pour commander la compagnie et à s'unir à elle et à raison de dix ducats assignés à Sire Moschino de la Tour ambassadeur à Venice pour demander des aides. Et vous délibérerez après pour vérifier que le « camerario » a dépensé bien l'argent et qu’il l’a fait pour motifs légitimes.

L'élection de capitaines ce printemps précède l’intention de continuer la guerre qui est reprise en mai, de la même année. Les délibérations et les conseils durent sûrement discuter de toutes les opérations et les mesures nécessaires à la sûreté de la ville, comme le montre le ton et la nature des papiers correspondant à cette période. Dans un instant décisif Fiore est encore présent, dans une réunion du conseil qui se tint le 23 mai dans la salle de la Commune:

Dimanche 23 mai.
Devant le magnifique palais de Conseil intervinrent les suivantes personnes, c'est-à-dire le Sire Nicolo notaire et vice-capitaine… (Le nom est manquant) et le Maître Fiore, escrimeur.
Nous ne savons pas ce dont on discuta lors de cette réunion, ni pourquoi Fiore est nommé. Par contre, nous savons qu’un serment formel est prèté ce jour là, serment réservé au moment où un fonctionnaire rentre au service du conseil.


Mis à part le contenu technique, on voit que Fiore est encore nommé dans la liste qui suit

Borgo Gemona. (omissis) Maître Fiore, escrimeur.

Ces hommes sont chargés apparemment de contrôler le territoire et de veiller à l’ordre public.
En effet, dans ces périodes d’hostilités, il est très important de surveiller les entrées et les sorties, pour contrôler le flux d’étrangers parmi lesquels peuvent se cacher des espions ou des saboteurs. Les armes sont également souvent interdites de port.
Ce document se réfère sûrement à ces fonctions de police, qui nécessitent un nombre élevé d'hommes sûrs. Cela montre que les tâches assignées à Fiore et aux autres maîtres d’armes ne se limite pas à l’enseignement de l’escrime.
La recherche de médiation de la part du Patriarche obtint un refus net des Vénitiens, pendant que les Carrare promettent de résoudre le problème. Ceci peut laisser entendre que le Patriarche est excédé des flatteries du seigneur de Padoue, désireux lui aussi d'annexer le Frioul. C’est finalement à Francesco de Carrare qu’est confiée la tâche de prononcer une sentence et de mettre fin à toute dispute.
Elle fut prononcée à Padoue le 31 Juillet 1384 et impose aux habitants d’Udine d'obéir à d'Alençon et à toutes les parties de libérer leurs prisonniers, puis de cesser les hostilités. Toutefois les propositions de Carrare de nommer vicaire son fils naturel, ainsi que de procéder à des nominations de capitaines pour ses fidèles, ne font que donner de la matière aux soupçons des opposants.
Venise avait alors toutes les raisons de craindre la constitution d'un puissant domaine des Carrare au Frioul et dans la plaine du Pô. Ils seraient en effet en mesure de menacer ou même d’interrompre le flux commercial vers les villes allemandes. On ne s’étonne pas alors que la ville de Venise emploie toutes ses forces à favoriser une opposition au Patriarche, même si elle n’obtient pas vraiment de résultats. C’est seulement en février 1385 que se constitue une ligue Frioulane avec Venise, dans le but de mettre fin au pouvoir du Patriarcat et surtout de permettre à Venise de limiter le pouvoir de Padoue. Tous ces évènements forcent finalement Scaligeri à entamer les hostilités.
Malgré les événements tumultueux et l’ambiance belliqueuse, on ne trouve plus le nom de Fiore dans aucun document officiel. Ce silence étonne, surtout quand on sait maintenant qu’il est nommé cinq fois à des postes militaires importants et est peut être du à une perte partielle des archives. On peut aussi penser que le maître, épuisé par ses charges répétitives ou au service d’un client plus avantageux s’est déplacé ailleurs pour continuer à vendre ses services.
On notera aussi qu’en février 1389 son ancien compagnon Federico Savorgnan est poignardé dans l’église de San Stefano, sous le pouvoir du nouveau Patriarche Giovanni di Moravia. Ces gestes sanglants se répandent dans tous le Frioul, surtout entre les partisans du nouveau patriarche et ceux de la ville d'Udine, continuent pour culminer en 1394 avec le meurtre de Giovanni di Moravia de la main du fils de Federico, Tristano Savorgnan. L'annecdote peut paraître sans intérêt, mais si on la place en relation avec certains passages de ses manuels, comme les passages traitant de la défense assis, au moyen de foulards ou de batons, cela renforce encore le lien que semblait entretenir Fiore avec cette élite guerrière et agitée de la fin du XIVème siècle.
pierre al
 
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Re: Petit topo sur Fiore

Messagepar pierre al le 29 Mars 2009, 22:39

Les élèves que Fiore nomme dans le prologue d'un de ses ouvrages sont également riches d'informations.

Il est fait mention, dans le prologue du Getty, de six élèves qui sont expressément nommés. Cela est peut être dû à leur position sociale ou même au prestige militaire qu'ils détenaient, et ils ne représentent sûrement pas la totalité des élèves que Fiore a du instruire. Mais cette énumération me semble très précieuse, car en exposant les duels de ses protégés, Fiore rappelle par la même occasion le nom de leurs adversaires, et situe une partie de son public et de ses activités. Voici cette liste :
-Piero del Verde qui affronte Piere de la Corona dans la ville de Pérouse (Perosa)
-Nicolo Uoriçilino, un allemand, qui affronte Nicolo Inghileso (l'anglais ???) dans la ville d'Imola.
-Galeaço dit de Mantoue, un Capitaine de Grimello, qui affronte Buçichardo de fraça (Boucicaut de France ?) dans la ville de Padoue.
-Lancilotto de Becharia de la ville de Pavie, qui brise six pointes de lance contre Baldassaro l'Allemand (todescho) dans la ville d'Imola.
-Çoanino da Bayo de la ville de Milan, qui brise trois lances à cheval contre Sram l'Allemand (todesco) dans le château de Pavie. Et qui donne trois coups de hache, trois coups d'épée et trois coups de dague devant le Duc et la Duchesse de Milan.
-Açço de Castell Barcho qui affronte Çuanne di Ordelaffi et Jacomo di Bosson pour le plaisir du Duc de Milan.
Le premier est l'Allemand Piero del Verde qui se bat à Pérouse contre Piero de la Corona. Nous ne savons pas si ce dernier est allemand, mais l’italianisation courante des noms étrangers ne nous permet pas vraiment d’identifier par son patronyme la provenance de tel ou tel guerrier, surtout quand on sait que l’Italie du nord est parcourue constamment par des mercenaires de toutes origines.
L'élève suivant est l'allemand Nicolo Uoriçilino qui rencontre à Imola Nicolo l’Anglais. Là encore, l’absence de renseignements sur les protagonistes ne nous permet pas une étude plus précise, mis à part la connaissance de leur nationalité respectives.
Le premier duelliste italien de la série est l'illustre Galeazzo Cattani de Grumelle. Il se bat à Padoue contre le non moins fameux Jean le Maingre, dit Boucicaut, maréchal de France et gouverneur de Genève. Un combat entre deux noms aussi illustres a été décrit avec précision par la chronique des Gatari et se déroule selon eux en août 1395 .
Nous avons déjà mentionné la description de ce duel qui attira, dans une ville magnifiquement décorée, plus de deux milles personnes. Il faut en effet se rappeler que l’adversaire de Galeazzo est certainement l’un des combattants les plus durs et vigoureux de l'époque. Son exceptionnelle condition physique, son courage et son habileté aux armes, unanimement reconnues, l’entourent d'une renommée exceptionnelle.
Le récit des Gatari, révèle que le duel est du à une dispute entre Galeazzo et Boucicaut, sur la supériorité des chevaliers français sur les chevaliers italiens. Les années suivantes, il se retire dans les Alpes, après avoir été battu à San Piere d'Arena, par un certain Facino Cane . La motivation du duel contre Galeazzo, aux yeux des contemporains, est la défense de l'honneur d'italien. Ceci témoigne de l’intérêt que porte la noblesse martiale Italienne aux questions d’honneur, et même le monde littéraire glorifie un tel acte de respect envers les Anciens. L’humaniste et poète Vicentino Antonio Loschi (1368-1441) dédie ainsi à Galeazzo une composition dans laquelle il l'exhorte à défendre le nom de l'Italie :
« Miles ab audaci dura in certamina gallo
Ecce vocatur ades, Latinae decor inclyte linguae»
On lit ensuite une série d'illustres exemples de courage accompagnés d’une exhortation à épargner l'ennemi, avec donc une certitude de la victoire de Galeazzo :
« Ergo age jam gelida Gallum pro morte timentem
Fulminea prosterne manu, sed parce fatenti
Se victum, vitamque, precor, pro munere dones
Aestuat ille amens ira : mortemque minatur
Si victum bello et fractum servaveris hostem
Major honoratum attollet tibi gloria nomen. »
Ce duel possède à mes yeux toutes les caractéristiques d’un tournoi, se terminant même par une séparation pacifique des adversaires, interrompus dès le premier échange de coups. L'épisode nous est de toute façon utile pour faire quelques analyses. Le fait que Galeazzo ait eu besoin de Fiore pour l'instruire, dans l'imminence d'un évènement d’une telle portée est une indication claire de la renommée de Fiore comme instructeur et maître d'armes.
pierre al
 
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Re: Petit topo sur Fiore

Messagepar pierre al le 29 Mars 2009, 22:39

Est également présent à Imola, pour affronter un inconnu, (Baldassarre l’allemand), un autre élève de Fiore : Lancelot de Beccaria (une puissante famille Gibeline de Pavie, alliée aux Visconti ).
Ce personnage est connu. Parmi les faits importants qui lui sont attribués, on peut rappeler la victoire d’un tournoi organisé en 1395 à l’occasion de l’obtention du titre de Duc par Gian Galeazzo Visconti.
En 1401, il est condotiere à la solde de la ville de Bologne. En 1409, il accompagne son frère Castellino Beccaria, et tente de se construire un domaine indépendant sur les terres de Milan, tout en passant un accord avec Facino Chien, qui tentait de s’emparer de la ville et de renverser les Visconti. La mort de Facino l’empêche de mener son projet à bien, mais il échappe à l’accusation de trahison. Sa carrière se termine en 1415 quand il est condamné à mort Filippo Marie Visconti. Lancelot de Beccaria est ainsi connu dans l’Italie du quatrocento pour une extraordinaire valeur militaire, pour son adresse au maniement des armes, sa bravoure guerrière et également son talent à la lance d’arçon. Ces dernières qualités pourraient même résulter de sa formation par les maîtres d’armes dont il a loué les services.
Le maître frioulan mentionne ensuite le nom d'un autre de ses illustres élèves : le chevalier lombard Giovannino de Baggio qui se bat contre l’écuyer allemand Sram ou Sirano dans le château de Pavie en la présence du duc de Milan. Ces données nous permettent d'identifier l'épisode et de le faire coïncider avec celui décrit dans une lettre envoyée à Urbino par un fonctionnaire anonyme du duc qui était présent lors du duel .
Le document nous apporte les données suivantes: le 26 juillet 1399. Le Duc mentionnée par Fiore devait donc être le puissant Gian Galeazzo Visconti. Voici la transcription de cette description des événements :
pierre al
 
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Re: Petit topo sur Fiore

Messagepar pierre al le 29 Mars 2009, 22:40

« Oh mon Magnifique élevé et extraordinaire seigneur. Je me suis proposé pour décrire à votre magnificence ce qui s’est produit ici afin que votre magnificence puisse voir comme si cela était arrivés sous ses yeux. Il était proposé à l'allemand Sirano de donner trois coups de lance effilée, trois de hache, trois d'épée et trois de dague. Il choisit alors personnellement comme adversaire Giovannino de Baggio, de Milan, un jeune plein de courage, de belle contenance, pour qu'il satisfasse son désir…
…Ils courent ici et là sur le champ pour habituer les chevaux au parcours et à se mouvoir en toute sûreté. Le très illustre Duc, l'illustrissime dame Duchesse, et l’illustre seigneur et père de votre magnificence le Conte Antonio d'Urbino, regardaient cela dans une tribune revêtue d'or. A coté j'ai vu d’autres personnes qui ne valent pas peinent de se rappeler […]
Sirano, dont le cheval était sans protections, demande à ce que le destrier armé de Giovannino soit déshabillé. Après avoir ainsi perdu du temps il appelle au duel : Alors ils mettent le heaume, en saisissant les lances les armures et les boucliers rutilants, sans cacher leurs armoiries.
Après s’être assurés que le terrain était sûr, Ils éperonnent férocement les chevaux, se heurtent à toute bride mais inutilement. Au second et au troisième assaut Giovannino frappe Sirano à l'épaule sans provoquer quelque blessure. Au quatrième, Sirano, heurte férocement Giovannino sur son heaume, le forçant ainsi à pencher vers la jambe de son cheval.
Après ces assauts, en voulant d’un commun accord s’affronter d’une autre manière, et poussés d’une grande ardeur, ils augmentent la distance à parcourir et éperonnent les chevaux avec les pointes aiguës des éperons. Ils se lancent courageusement à bride abattue l'un contre l'autre. Le cheval de Sirano prit alors un chemin oblique, en se refusant de courir pendant que les deux courageux hommes se heurtaient. Le destrier de Sirano, plus par désir de sa propre ruine que par peur, sortit donc de la ligne droite et reçut le fer dans le flanc. Ceci lui arracha les viscères et ressortit par l’arrière train. Sirano gisait à terre pendant que la lance de Giovannino restait fixée dans le cheval et comme Giovannino ne pût l’ôter de son bras, il tomba à terre. Et ainsi, mon magnifique seigneur, voici la fin du combat à cheval. Dans au milieu du champ on place deux chaises couverte de soie où les adversaires se reposent, assis.
Peu après ils saisirent les haches et chacun traverse le champ en avançant l’un contre l'autre : Giovannino frappa Sirano à la tête et Sirano frappa avec le manche de la hache sur l’épaule (s’étant en effet trop approché de l'ennemi). A travers l’espace large de quarante pas, ils ne cessent de se rencontrer. Sirano blesse Giovannino au fémur et Giovannino blesse Sirano à la tête […] mais Giovannino, insensible à la blessure au fémur, par un coup semblable frappe Sirano au tibia, lequel estropie Sirano. Il frappe de nouveau Giovannino à la tête sans lui faire aucune blessure. Après un bref intervalle, ils prennent les épées.
La forme de leurs épées est différente de celles que l’on utilise d’habitude. En effet ces lames ont une de base robuste et large et ils jouent en blessant seulement d’estoc. Avec une grande force et un fort engagement de la même manière ils frappent par trois fois.
Après un autre intervalle de temps, ils combattent ensuite avec la dague ce qui provoque une très grande clameur. Ils sortent ensuite du champ après avoir loué Dieu qu’aucun d’entre eux n’ait répandu de sang.
Ceci, mon magnifique seigneur, est du aux armures protectrices du sang de l’homme, qui repoussent les coups, y compris ceux que certains portent avec de forts estocs! Je souhaite que vous en ayez de semblables, on dit que ceux qui l’ont ne craignent même pas la colère de Vulcain. »
pierre al
 
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Re: Petit topo sur Fiore

Messagepar pierre al le 29 Mars 2009, 22:40

Nous ne pouvons pas savoir si même le maître assistait aux combats de ses élèves et s’il se trouve même sur place. Rien ne nous prouve en effet que son contrat de « préparation » au duel l’oblige également à rester sur place.
Cette série d’illustres guerriers est clôturée par un certain Azzo de Castelbarco. Fiore nous informe qui l'assiste par deux fois : à l’occasion d'un duel contre Giovanni Ordelaffi et une deuxième fois contre le chevalier Giacomo de Boson.
Il doit s’agir ici d’Azzone Francesco, fils de Giovanni de Castelbarco . Même si Azzo est, à l’époque, un prénom répandu, les registres de cette famille nous montrent que c’est une exception . Il y a donc de fortes probabilités pour que celui-ci soit vraiment l’élève de Fiore.
Nous ne savons rien des raisons qui ont poussées Azzo à demander un duel avec Giovanni di Ordelaffi (1355-1399), membre d’une puissante famille gibeline détenant le pouvoir à Forli depuis le début du siècle. Azzo est même lié à ces derniers par le mariage de son père avec une Ordelaffi.
Cependant si nous désirons absolument identifier le Giovanni qui affronte Azzo, nous pouvons chercher du coté du fils de Ludovico, le membre le plus aventureux de la famille qui ne parvint jamais à s’emparer concrètement du pouvoir .
L'autre adversaire d'Azzo, c'est-à-dire le « vaillant et bon chevalier » messire Jacomo de Boson appartenait probablement à la noble famille padouane qui prit le nom des ses terres, Boson .
Si nous considérons tous les élèves nommés, nous pouvons remarquer que deux sur sept sont des allemands. Cinq sur sept sont étrangers, pour un total de sept sur treize. Ils sont tous hommes d'armes, mercenaires ou condottieres, et tous ceux dont l'identité est vérifiée sont d'origine nobiliaire. La phrase avec laquelle Fiore entame l’énumération des duels laisse également supposer qu'il les expose en ordre chronologique, et ceci se conforme par les dates que nous avons mises en évidence. En effet, le troisième et le quatrième duel se produisent respectivement entre 1395 et 1399 . En outre nous savons aussi que le premier duel que livre Azzo se déroule en 1399, quelques mois seulement avant le second, contre Gioacomo de Boson. Malheureusement nous n'avons pas la date du premier combat, mais nous pouvons raisonnablement penser que ce dernier n’est pas très éloigné des précédents, étant donné qu’en 1385, Fiore est présent de manière certaine à Udine.
Enfin le manuscrit Pisani Dossi, daté de 1409, fixe bien le lien avec Niccolo III. Même en ne voulant pas considérer les premiers deux duels non datés, il est évident que les élèves illustres de Fiore se placent tous entre 1390 et 1400 ce qui pourraient correspondre à la période d’affirmation du jeune Marquis Niccolo.
Les dates auxquelles nous remontons grâce à ces nouvelles ne nous permettent d’ailleurs pas d'affirmer (comme Zanutto le fait dans son ouvrage ) qu’en 1393 le maître arrive à Ferrare pour s'occuper de l'éducation de Niccolo III, âgé d’à peine dix ans. Le jeune héritier des Este est en effet plongé alors dans la guerre civile Frioulane et est probablement plus occupé à survivre qu’à s’instruire avec méthode dans le domaine des armes.
C’est à la même période que les grandes puissances de la péninsule commencent à imposer leur domination aux petites entités territoriales, ces dernières ne pouvant qu’accepter la vassalisation. On considère généralement que lors du XIVème siècle, l’Italie est divisée en une myriade de puissances mineures. Aux débuts du XVème siècle, se sont formés cinq blocs : Milan, Venise, Naples, Florence et les États Pontificaux.
Pour se constituer il a fallu des décennies de guerres et de batailles. Pour gérer ces guerres, les capitaines, les ducs, les républiques et les communes se sont achetés des mercenaires surtout originaires d’Allemagne, de Hongrie, de France ou même d’Angleterre. Ainsi on rencontre en Italie des personnages comme Konrad von Landau, Hartmann von Warstein, ou Corrado Altimberg. Cependant, les mercenaires italiens ne sont pas moins efficaces, comme les redoutables, Facino Cane, Alberzco de Barbiano, Astorre Manfredi, Pandolfo Malatesta, Niccolo d'Este. Les plus habiles d’entre eux se sont même taillés des duchés dans les territoires qu’ils protégeaient. C’est le cas des Malatesta des Extense, des Gonzagues ou des Visconti.
On a souvent parlé de ces hommes en qualifiant leurs activités de « banditisme nobiliaire » notamment parce qu’on les voit souvent comme des survivants du monde féodal, volant, rapinant et trahissant comme de vulgaires malfrats, agissant en opposition avec le droit des villes sans que personne ne puisse s’y opposer, surtout parce qu'ils détiennent le pouvoir des armes et que toutes les communautés ont en définitive besoin d’eux, y compris le Pape. Ce sont des personnages que Fiore a nécessairement vu ou rencontré, auxquels il a peut être donné des leçons ou qu'il a conseillé avant un duel.
Encore une fois, il me paraît important d’insister sur le fait que nous nous trompons complètement si nous pensons à l’archétypal maître d’armes enseignant dans les demeures patriciennes aux jeunes enfants des riches seigneurs urbains. Il n'est bien sur pas exclu qu’il en ait éduqué certains, mais les noms et les éléments que nous avons ne le décrivent pas comme un simple employé au service de l’aristocratie urbaine. Fiore apparaît plus comme un homme de guerre expérimenté, qui connaît le conflit et les techniques qui permettent d’y survivre. Ses élèves, des Castelbarco, des Beccaria, sont déjà des combattants experts, des hommes dangereux, et recherchent probablement chez lui un perfectionnement technique, une sorte de « stage » de longue durée avant un duel dangereux ou une importante campagne militaire.
Cette technique, souvent faite pour surprendre, tuer rapidement et surtout efficacement, faisait probablement la différence sur le champ, de duel comme de bataille. Il est indéniable que de tels services, de première importance pour les puissants combattants que sont les élèves de Fiore, sont probablement très bien rémunérés (et la production successive de manuscrits de qualité n’est sûrement pas éloignée de cette manne financière). Certes, la possibilité d'emploi d'un duelliste n’est pas nécessairement liées à l'instruction martiale, et peut également être une autre activité liée au combat et à la violence. Il pouvait par exemple s'occuper de maintient de l’ordre durant une période particulièrement troublée, ou encore se lier à une compagnie de mercenaires. Il est possible que Fiore ait effectué, comme le montrent les rares documents d’archives parlant de lui à Udine, beaucoup de travaux moins gratifiants, mais nous ne savons pas vraiment combien d’emplois il a remplit avant que sa renommée ne le fasse entrer dans le cercle des puissants, dont les liens de parentés (résultant de mariages politiques le plus souvent) les lient tous les uns aux autres. Ainsi Federico Savorgnan épouse une princesse de Ferrare, les Estes étant eux même liés aux Carraresi, ceux-ci aux Malatesta, aux Visconti, aux Gonzagues, ces deux derniers étant eux même parents avec les Scaligeri, et Beccaria. Pendant l'enterrement de Gian Galeazzo Visconti, toutes ces familles sont quasiment présentes, chacune ayant une place d’honneur. Les amis et les ennemis sont alors les uns à coté des autres, comme une gigantesque famille. Voici quelle est la clientèle de Fiore, et celle des maîtres, souvent réunis dans communautés, partageant leurs secrets et formant ensembles des congrégations, comme cela se voit en Allemagne avec les Marxbrüder, les Federfechter ou les Freifechter .
pierre al
 
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Re: Petit topo sur Fiore

Messagepar pierre al le 29 Mars 2009, 22:41

Si on fait donc un bref résumé des hypothèses ci dessus, on peut commencer a dresser le portrait de Fiore dei Liberi. Il fut probablement issu d'une petite noblesse rurale de l'Italie du nord, cherchant à se faire une place entre les grands groupes impliqués dans le conflit entre les forces impériales et le pape. Ses voyages dénotent d'une capacité a se déplacer, donc de moyens financiers ou matériels. Son apprentissage semble aussi etre la marque d'un groupe social attaché aux traditions guerrières traditionelles des nobles.

Cependant, ses places successives dans l'administration militaire urbaine de l'italie médiévale montrent une capacité a s'intégrer et a établir des relations. On peut donc soupconner qu'il était soit talentueux, soit doté d'une bonne réputation.

Ses relations avec divers condotierres montrent également une ascencion sociale réelle, renforcée par la production de livres relativement luxueux.

Bref, un homme qui bénéficie d'une éducation guerrière, mais qui parvient a transcender la simple application violente de son savoir, pour le faire évoluer comme une marchandise et un savoir faire, une qualification.


PS: Si vous reprenez le blabla, pensez a me citer.... ;)
pierre al
 
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Re: Petit topo sur Fiore

Messagepar Gaëtan le 02 Avr 2009, 15:56

Salut,


Merci pour cette participation ^^ , je vais prendre le temps de lire tout ça ce week-end.


@ ++
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